29.08.2009

peuples oubliés

Dossier
bonne etude sur l approche des origines.P zehr

Les premières études ethnographiques des Karakalpaks

Z. Kurbanova
Traduction de Alié Akimova
p. 217-226

Texte intégral

1Les études ethnographiques des Karakalpaks débutent dans les années 1920. C’est alors qu’un intérêt soutenu commence à être porté sur l’héritage culturel de ce peuple. Avec l’établissement au Karakalpakistan du pouvoir soviétique s’engage la réorganisation non seulement de l’économie mais aussi de la culture et du mode de vie traditionnels. Les premières descriptions des Karakalpaks sont peu scientifiques. Il y a plusieurs raisons à cela : tout d’abord, les études historiques, qui incluaient les recherches ethnographiques, traversaient alors une période de restructuration ; ensuite, il n’y avait pas encore d’ethnographes et d’historiens locaux ; enfin les études ethnographiques étaient menées par des savants russes qui ne connaissaient ni la langue, ni les coutumes locales, ce qui constituait un obstacle à leurs recherches.

  • 1 Nurmuhamedov M. K. (Ed.), Istoriâ Karakalpakskoj ASSR [Histoire de la RSSA des Karakalpaks], (...)

2Le recensement des habitants de Boukhara et du Khorezm en 1924 a été l’une des premières initiatives du pouvoir soviétique. Mais ce recensement ne concernait que la rive droite de l’Amou Darya. Le territoire du Karakalpakistan, qui occupe les deux rives du bas Amou Darya était, selon le traité de 1873 conclu entre l’Empire russe et le khanat de Khiva, partagé en deux parties. Les terres karakalpakes de la rive droite furent annexées à l’empire russe tandis que celles de la rive gauche continuèrent à faire partie du khanat de Khiva1.

  • 2 Materialy po rajonirovaniû Srednej Azii : territoriâ i naselenie Buhary i Horezma [Matériaux (...)

3Ce recensement peut être considéré comme une première étude ethnographique des Karakalpaks. Il contenait des données statistiques et des renseignements sur les divisions administratives d’alors. La rive gauche était à cette époque divisée en deux districts (okrug) : celui de Qoŋyrat qui comprenait cinq communes (volost’), et celui de Xoželi qui en comportait six2.

  • 3 Il s’agit de communautés dirigées par des anciens, aqsaqal “barbe blanche”. Ce sont les (...)

4Qoŋyrat, centre administratif du district de Qoŋyrat, était alors un important bourg commercial situé sur les routes caravanières qui reliaient la région de la mer Caspienne à l’oasis de Khiva. En 1924, le district de Qoŋyrat se divisait en 58 communautés3 dont 37 étaient peuplées d’Ouzbeks, 11 de Karakalpaks et 10 de Kazaks. Une communauté comptait à peu près 312 personnes.

5Le district de Xoželi occupait 502 km² et représentait une basse contrée située dans la partie sud-ouest du delta et protégée de l’Amou Darya par des digues. Sa partie orientale, proche du fleuve, où se trouvait la ville de Xoželi, était plus élevée que sa partie occidentale. Lors des prospections dans le district de Xoželi 34 communautés, nomades ou sédentaires, ont été recensées. Les communautés des Ouzbeks sédentaires étaient concentrées autour de Xoželi et le long des canaux Qanaġač, Hateb, Lawdan et Süjenli. Une communauté de nomades comptait alors à peu près 65 yourtes ou 400 habitants. Les Karakalpaks qui avaient fui Šumanaj en 1917 à cause des incursions turkmènes occupaient une place particulière dans le district. Ces exilés, tous sans terre, étaient organisés en trois communautés. Deux d’entre elles étaient habitées par des colons qui, en échange de la moitié de leur production agricole, cultivaient des terres appartenant à des Ouzbeks. Les habitants de la troisième communauté travaillaient eux sur des chantiers de construction.

Le marché de Šymbaj en 1926

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Photographie de Devlet Ardašir, collection privée, Tachkent.

  • 4 Archives centrales de la république du Karakalpakistan (ACRK). Fonds 12, répertoire 3, document (...)

6L’expédition organisée en mai 1926 par l’université de Moscou-I, avec la participation des étudiants Devlet Ardašir et Nikolaj Aleksandrovič Baskakov, marque à proprement parler le début des études ethnographiques des Karakalpaks. Cette expédition s’était assigné pour but l’étude des parlers et des coutumes de ce peuple. D’après les recommandations du Comité exécutif de la région autonome du Karakalpakistan, elle mena ses enquêtes dans les districts de Qoŋyrat et de Šymbaj. Un intérêt particulier fut porté à l’étude de l’économie : élevage, agriculture et industrie. Le budget régional fut amputé pour financer l’expédition. La Commission de la planification lui octroya 750 roubles et exigea en contrepartie que des copies de toutes les notes de terrain (questionnaires, descriptions, photographies, généalogies, analyses, dessins) soient présentées à ses membres4.

  • 5 ACRK, Fonds 12, répertoire 3, document 193, p. 4.

7Peu de temps après, en octobre 1926, le Karakalpakistan est devenu membre d’une société d’actionnaires appelée “Etnomir”. Son adhésion a été accélérée grâce aux enquêtes de l’expédition de l’Université de Moscou. Le plan des travaux d’“Etnomir” était le suivant :
1. Produire des films de géographie et d’ethnographie mais aussi des films sur la vie économique et politique des Karakalpaks (nature, richesses naturelles, industries, villes, vie quotidienne, rites et coutumes) ;
2. Populariser les chants, les danses, la musique et ses instruments, les rites des Karakalpaks5.

  • 6 Archives du Soviet Suprême du Karakalpakistan, Fonds 1, répertoire 160, document 452, pp. 24-25.

8Les recherches des matériaux de cette expédition dans les archives n’ont pas donné de résultats. Il est certain qu’en 1930, lors du Congrès des ethnographes kazaks à Almaty, on projeta un film intitulé “Karakalpakistaniâ”. Il est fort probable qu’il s’agisse dans ce cas du film ethnographique réalisé par N. A. Baskakov et Devlet Ardašir en 1929 dans les régions de Šymbaj et de Xoželi6.

  • 7 ACRK, Fonds 26, répertoire 2, document 31, p. 96.

9L’étape suivante des études ethnographiques des Karakalpaks est marquée par l’arrivée à Noukous d’Anna Sergeevna Morozova. Employée par le Bureau régional de l’instruction publique, elle signe un contrat pour rédiger une description ethnographique des Karakalpaks. Il existe un document, daté du 15 juillet 1928, dans les archives centrales d’État du Karakalpakistan qui prouve qu’A. S. Morozova avait accompli à cette époque son travail et l’avait rendu aux camarades Galeto et Nurmuhammedov, inspecteurs du Bureau régional de l’instruction publique. Mais il n’a été retrouvé ni dans les archives du Musée ethnographique de Noukous ni dans les archives centrales d’État du Karakalpakistan. Il n’en existe qu’un compte rendu :
1. Recueil d’échantillons de la littérature des Karakalpaks. Ecrit : “Littérature orale et écrite des Karakalpaks”.
2. Grammaire de la langue karakalpake. Ecrit : “Grammaire abrégée de la langue karakalpake”.
3. “Abécédaire karakalpak”. N’est pas rédigé.
4. Essais d’ethnographie karakalpake en sept chapitres. Ecrits : Ch. I “Organisation tribale” ; Ch. II “Habitations” ; Ch. III “Alimentation” ; Ch. IV “Vêtements” ; Ch. V “Quelques rites et coutumes” ; Ch. VI “Vie familiale” ; Ch. VII “Education des enfants”.
5. Index bibliographique des travaux sur les Karakalpaks. Ecrit : “Index systématique”.
6. “Quelques renseignements sur l’origine des Karakalpaks d’après les sources russes”. Rédaction non terminée.
7. Histoire des études de la région autonome du Karakalpakistan. Ecrit : “Comment les districts qui font partie actuellement de la région autonome du Karakalpakistan ont-ils été étudiés”7.

10Le travail le plus important d’A. S. Morozova de cette période est “L’Index bibliographique sur la république soviétique socialiste autonome du Karakalpakistan”. Cet index se présente sous la forme de fiches de travail contenant 1113 titres, dont 400 à peu près sur l’histoire et l’ethnographie des Karakalpaks.

  • 8 ACRK, Fonds 26, répertoire 216, p. 3.
  • 9 A. L. Melkov, Fotoal’bom 1928-1929 gg. [Album de photographies de 1928-1929]. Fonds des (...)

11L’année 1928 a été marquée par l’arrivée d’une expédition de la Société de recherches sur le Kazakstan8, dirigée par Aleksandr Lavrent’evič Melkov. Celui-ci a photographié non seulement les objets d’artisanat auxquels il s’intéressait mais aussi, plus généralement, la vie et les activités des Karakalpaks. Une partie des photographies, sous la forme d’un album, est conservée au Département des Manuscrits de la Bibliothèque de la Filiale karakalpake de l’Académie des sciences d’Ouzbékistan. La plupart d’entre elles sont consacrées aux travaux d’irrigation. Le creusement des canaux (qazuw) mobilisait beaucoup d’hommes qui se servaient de pelles pour creuser la terre et de corbeilles de jonc (mardan) suspendues au cou pour la retirer9.

Le nettoyage des canaux

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A. L. Melkov, Album de photographies de 1928-1929. Fonds des manuscrits de la bibliothèque de la FK de l’AS d’Ouzbékistan, R-931, N°2.

Pêcheurs karakalpaks

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A. L. Melkov, Album de photographies de 1928-1929. Fonds des manuscrits de la bibliothèque de la FK de l’AS d’Ouzbékistan, R-931, N°20.

12D’autres photographies montrent les barques (qajyq) et les radeaux (sal) des pêcheurs locaux. Les barques étaient de petite taille, construites de plusieurs barres en bois réunies à l’aide de fixations en bois et en métal. Les filets de pêche (narete, aw) utilisés à l’époque figurent aussi sur des photographies. Sur l’une d’elles se distinguent les maisons des pêcheurs situées sur les rives, les réserves où le poisson était stocké (šolan) et les vêtements des pêcheurs en tissu imperméable. En ce qui concerne les moyens de transport, il existe plusieurs photographies des charrettes locales. Elles étaient de deux sortes : “la charrette des Sartes” (tat arba) où étaient attelés soit des bœufs, soit des chevaux, et “la charrette telegen” (telegen arba) où ne pouvaient être attelés que des boeufs.

La charrette karakalpake: photographie des années 1920

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A. L. Melkov, Album de photographies de 1928-1929. Fonds des manuscrits de la bibliothèque de la FK de l’AS d’Ouzbékistan, R-931, N°67.

La charrette karakalpake: photographie prise en décembre 2001 dans la région de Birunij

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Photoarchive de Sv. Jacquesson.

13L’album d’A. L. Melkov contient de nombreuses photographies témoignant des mœurs et des coutumes des Karakalpaks. Parmi les plus intéressantes figurent celles qui montrent les vêtements brodés des femmes karakalpakes et des scènes de rites funéraires. La vie des bazars – ceux de Šymbaj et de Törtkül – est documentée sur de nombreuses photographies où apparaissent des marchandises, des acheteurs et des vendeurs. Au vu des vêtements, la déduction s’impose que les marchés de ces villes attiraient des gens de nationalités différentes. L’album d’A. L. Melkov a une grande valeur ethnographique car il réunit les premiers documents photographiques reflétant la vie des Karakalpaks au début du XXe siècle. Ces photographies sont devenues une source importante pour la description ethnographique de ce peuple.

  • 10 S. E. Malov, Zametki o karakalpakskom âzyke [Notes sur la langue karakalpake], Noukous, 1966, (...)
  • 11 N. A. Baskakov, “Kompleksnyj naučno-issledovatel’skij institut KKASSR [Institut complexe de (...)

14En 1930, le Comité central du nouvel alphabet de la région autonome karakalpake finance une mission de trois mois confiée à Sergej Efimovič Malov. C’était une mission linguistique qui avait pour but l’étude et la mise en évidence des traits particuliers de la langue karakalpake10. Elle a réussi à collecter de riches données qui serviront à S. E. Malov pour la rédaction de ses “Notes sur la langue karakalpake”. C’est à partir de ces mêmes données que N. A. Baskakov proposera un “Projet de l’orthographe karakalpake sur la base des dialectes des régions de Qara-özek et de Qoŋyrat” et rédigera plus tard une “Grammaire concise de la langue karakalpake”, puis, avec la collaboration de T. Bekimbetov, “Quelques exemples du folklore des Karakalpaks des régions de Kegejli et de Qoŋyrat”. Enfin, les données recueillies par la mission de S. E. Malov ont aussi servi au “Répertoire concis des monuments d’histoire et d’art de la région autonome karakalpake”11.

  • 12 A. A. Gnedenko, “Bližajšie zadači Karakalpakskogo naučno-issledovatel’skogo instituta [Les (...)
  • 13 A. A. Sokolov, Osnovnye ètapy istorii karakalpakov po dannym narodnyh predanij karakalpakov i (...)

15La création en 1931 de l’Institut de recherches de la république autonome du Karakalpakistan marque une nouvelle étape dans le développement des études ethnographiques des Karakalpaks. Cet institut comptait sept sections, dont une d’histoire qui comprenait trois sous-sections : histoire de la culture matérielle, ethnographie et linguistique12. Le fait primordial pour les études des années trente est que ce sont surtout des études de terrain. D’importants matériaux sont rassemblés par l’expédition ethnographique de l’Institut de langue et de littérature, dirigée par A. A. Sokolov et qui compte parmi ses membres K. Ajymbetov, O. Kožurov et U. Kusekeev. À partir de ses enquêtes de terrain, A. A. Sokolov rédigera un manuscrit intitulé “Etapes principales de l’histoire des Karakalpaks d’après leurs légendes et d’autres traditions populaires”13.

  • 14 Ibid., pp. 7-17.
  • 15 Cf. notamment L. S. Tolstova, “Utočneniâ nekotoryh voprosov ètnogeneza Karakalpakov (...)

16Dans son travail, A. A. Sokolov trace non seulement les étapes principales de l’histoire des Karakalpaks mais entreprend des parallèles avec celle des Japhétides du Mitanni. Ainsi, suggère-t-il, que le berceau des Turk se trouve non pas dans l’Altaj et dans les steppes voisines de la Mongolie, mais beaucoup plus au sud-ouest, en Asie Mineure, au Caucase et en Transcaucasie14. Cette thèse a été reprise dans les années soixante-dix par Lada Sergeevna Tolstova15. De nos jours, elle n’est guère considérée comme sérieuse par les savants.

  • 16 K. Ajymbetov ; O. Kožurov, Ertekler [Contes], Törtkül, 1939.
  • 17 U. Kusekeev, Ètnografiâ KKASSR [Ethnographie de la RSSA du Karakalpakistan], Törtkül, 1934, (...)

17Quant aux autres membres de l’expédition, K. Ajymbetov et O. Kožurov, ils publient un recueil de contes où entrent les dix contes les plus répandus parmi les Karakalpaks16. U. Kusekeev à son tour rédige une grosse ébauche d’ethnographie des Karakalpaks. Il y traite les problèmes de l’origine et de la formation des Karakalpaks, leur système tribal, leur mode de vie et leurs coutumes, leurs vêtements, leurs bijoux, leurs rites de famille comme le mariage, la naissance d’un enfant, les funérailles, etc. En plus, U. Kusekeev donne des renseignements fragmentaires concernant la fondation des villes de Qoŋyrat et de Taxta-köpir et décrit la division administrative de la République autonome karakalpake17. Les renseignements sur les habitations des Karakalpaks, la description de leur yourte avec indication des prix de l’époque de tous les objets qui s’y trouvaient, le relevé des noms des pièces de vêtements masculins et féminins font du manuscrit d’U. Kusekeev une source ethnographique précieuse. Enfin, l’auteur consacre plusieurs pages aux croyances, aux rites et au folklore des Karakalpaks. U. Kusekeev est le premier à noter une légende très répandue parmi les Karakalpaks sur l’oiseau mythique sujmuryq qui possédait deux têtes : une tête humaine et une tête d’oiseau. Il explique plus loin que, pour les Karakalpaks, le cygne était un oiseau sacré qu’il était interdit de chasser et qu’ils fixaient des plumes de grand duc aux couvre-chefs des enfants pour les protéger du mauvais œil.

18U. Kusekeev prête une grande attention aux rites du mariage. D’après ses notes, il existait chez les Karakalpaks plusieurs formes de contraction des alliances matrimoniales : 1) engagement par une promesse de mariage entre les parents des enfants qui n’étaient pas encore nés (aqlaj quda), 2) engagement par une promesse de mariage entre les parents des enfants qui venaient de naître (žaslaj quda), 3) contrat de mariage entre les parents des enfants majeurs (selon les normes locales).

  • 18 Ibid., pp. 61-70.
  • 19 Ibid., pp. 74-86.

19U. Kusekeev décrit différents rites du mariage tels que syjnaq ylaq, suu qujar, kade et qamyr žaġuw. Ainsi, lorsque les marieurs arrivaient, à cheval, dans le village de la jeune fille, ils réclamaient un chevreau (ylaq) pour le jeu appelé syjnaq ylaq. En cas de refus, ils avaient le droit de rentrer chez eux et de rompre le contrat. S’ils obtenaient le chevreau, les marieurs faisaient semblant de jouer au syjnaq ylaq mais rapidement ils abandonnaient le jeu et amenaient l’animal à la maison de la jeune fille où ils obtenaient une récompense18. U. Kusekeev décrit la disposition des invités lors du festin, les plats servis, les divertissements organisés en leur honneur, le départ de la jeune fille et les rites suivis pour lui assurer une bonne route19. Grâce à U. Kusekeev ont été rassemblés des témoignages de grande valeur sur la culture traditionnelle des Karakalpaks.

  • 20 Karakalpakie : trudy pervoj konferencii po izučeniû proizvoditel’nyh sil KKASSR [Karakalpakie�(...)
  • 21 Ibid., p. 187.
  • 22 Les xan des Karakalpaks étaient en fait des sultans kazaks d’ascendance genghiside (Note de (...)
  • 23 Ibid., p. 191.

20En 1934, au cours d’une conférence consacrée à l’étude des forces productrices du Karakalpakistan, P. P. Ivanov fait une communication intitulée “Matériaux pour l’étude de l’histoire des Karakalpaks”. Cet exposé établit le bilan des recherches menées sous la responsabilité d’Aleksandr Nikolaevič Samojlovič afin de recenser les sources écrites de l’histoire karakalpake. A partir des documents recueillis, P. P. Ivanov décrit les régions où les Karakalpaks habitaient au XVIIIe siècle à savoir le khanat de Boukhara, la vallée du Syr Darya et la vallée du Zarafšan20. Plus loin dans sa communication, P. P. Ivanov décrit l’artisanat des Karakalpaks à cette époque et s’arrête plus particulièrement sur leur production d’armes21. S’appuyant sur le texte d’un décret de l’impératrice Anna rédigé en 1732 en réponse à une demande des Karakalpaks de devenir ses sujets, P. P. Ivanov analyse la hiérarchie sociale de ce peuple qui comprenait alors : xan, xoža, šejh, bek, batyr et anciens (aqsaqal). Le xan était le représentant suprême du pouvoir féodal22. Les xoža et les šejh détenaient le pouvoir spirituel et religieux et étaient parfois aussi puissants que le xan. Les bek et les batyr étaient les vassaux locaux du xan. Quant aux anciens (aqsaqal), ils étaient les représentants et les défenseurs des intérêts des clans et des tribus23.

  • 24 Ibid., p. 266.
  • 25 Ibid., p. 267.

21La communication de P. P. Ivanov avait suscité de vives discussions. Ainsi, A. P. Čulošnikov, chercheur à l’Institut de langue de l’Académie des sciences d’URSS, considéra-t-il que les bourgs karakalpaks dans le khanat de Boukhara n’étaient pas autre chose que des colonies de captifs24. Sur la hiérarchie sociale des Karakalpaks, B. N. Semenovskij, chercheur à l’Institut d’agronomie, fit la déclaration suivante : « Le fait même de l’existence des xan et des sultan et de toute une série d’autres titres féodaux ne nous permet pas de parler de l’existence d’un système féodal stable et de la disparition du système patriarcal, car ce qui est important ce ne sont pas les titres mais le système économique qui fonctionnait à l’époque »25. Dans la vie économique, ajouta B. N. Semenovskij, le pouvoir des chefs des clans et des tribus était considérable, ce qui suggérait que le système patriarcal y était beaucoup plus important que le système féodal.

22L’étude des résultats des recherches des années vingt et trente conduit à la conclusion suivante : les études ethnographiques des Karakalpaks à cette période se limitent souvent à la collecte de matériaux. Mais ces matériaux ne sont pas soumis à une vraie analyse et d’ailleurs ils restent impubliés dans leur majorité. Toutefois, les rares publications d’alors ont servi de base aux recherches fondamentales qui ont suivi. Les chercheurs de cette période ont joué un rôle décisif dans l’éclosion des études ethnographiques au Karakalpakistan. Les renseignements qu’ils ont recueillis ont permis de décrire pour la première fois la composition tribale des Karakalpaks dont l’étude était indispensable pour la collecte et l’analyse des données concernant l’ethnohistoire, l’économie traditionnelle, le système social et la vie familiale.

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Notes

1 Nurmuhamedov M. K. (Ed.), Istoriâ Karakalpakskoj ASSR [Histoire de la RSSA des Karakalpaks], Tachkent : Fan, 1986 ; pp. 109-114.

2 Materialy po rajonirovaniû Srednej Azii : territoriâ i naselenie Buhary i Horezma [Matériaux concernant la démarcation des frontières de l’Asie centrale : le territoire et la population de Boukhara et du Khorezm], Tachkent, 1926 ; Livre 1, partie 2, p. 51.

3 Il s’agit de communautés dirigées par des anciens, aqsaqal “barbe blanche”. Ce sont les plus petites entités administratives. D’habitude une telle communauté comprenait un aoul “village ou campement” habité par un groupe de parenté, cf. Materialy po rajonirovaniû Srednej Azii, pp. 51-60.

4 Archives centrales de la république du Karakalpakistan (ACRK). Fonds 12, répertoire 3, document 15, p. 1052.

5 ACRK, Fonds 12, répertoire 3, document 193, p. 4.

6 Archives du Soviet Suprême du Karakalpakistan, Fonds 1, répertoire 160, document 452, pp. 24-25.

7 ACRK, Fonds 26, répertoire 2, document 31, p. 96.

8 ACRK, Fonds 26, répertoire 216, p. 3.

9 A. L. Melkov, Fotoal’bom 1928-1929 gg. [Album de photographies de 1928-1929]. Fonds des Manuscrits de la Bibliothèque de la FK de l’AS d’Ouzbékistan (FMBFK). R-270.

10 S. E. Malov, Zametki o karakalpakskom âzyke [Notes sur la langue karakalpake], Noukous, 1966, pp. 5-6.

11 N. A. Baskakov, “Kompleksnyj naučno-issledovatel’skij institut KKASSR [Institut complexe de recherches de la RSSA du Karakalpakistan]”, Prosveŝenie nacional’nostej [Education des nationalités], 1932, n° 8-9, p. 116.

12 A. A. Gnedenko, “Bližajšie zadači Karakalpakskogo naučno-issledovatel’skogo instituta [Les objectifs proches de l’Institut karakalpak de recherches]”, dans : Karakalpakie : trudy pervoj konferencii po izučeniû proizvoditel’nyh sil KKASSR [Karakalpakie : travaux de la première conférence sur l’étude des forces productrices de la RSSA du Karakalpakistan], Leningrad : AN SSSR, 1934 ; vol. II, p. 222.

13 A. A. Sokolov, Osnovnye ètapy istorii karakalpakov po dannym narodnyh predanij karakalpakov i drugih pamâtnikov iivoj stariny [Les étapes principales de l’histoire des Karakalpaks d’après leurs légendes et d’autres traditions populaires], Törtkül, 1934, p. 6 (FMBFK, R. 23a).

14 Ibid., pp. 7-17.

15 Cf. notamment L. S. Tolstova, “Utočneniâ nekotoryh voprosov ètnogeneza Karakalpakov [Précisions de quelques questions concernant l’ethnogénèse des Karakalpaks]”, un article en deux parties publié dans les pages du Vestnik KKF AN UzSSR, n° 2 de 1963, pp. 55-66 et n° 4 de la même année, pp. 42-54 (Note de l’éditeur, Sv.J.)

16 K. Ajymbetov ; O. Kožurov, Ertekler [Contes], Törtkül, 1939.

17 U. Kusekeev, Ètnografiâ KKASSR [Ethnographie de la RSSA du Karakalpakistan], Törtkül, 1934, p. 1-23 (FMBFK, R. 351).

18 Ibid., pp. 61-70.

19 Ibid., pp. 74-86.

20 Karakalpakie : trudy pervoj konferencii po izučeniû proizvoditel’nyh sil KKASSR [Karakalpakie : travaux de la première conférence sur l’étude des forces productrices de la RSSA du Karakalpakistan], Leningrad : AN SSSR, 1934 ; vol. II, p. 185.

21 Ibid., p. 187.

22 Les xan des Karakalpaks étaient en fait des sultans kazaks d’ascendance genghiside (Note de l’éditeur, Sv.j.).

23 Ibid., p. 191.

24 Ibid., p. 266.

25 Ibid., p. 267.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Z. Kurbanova, « Les premières études ethnographiques des Karakalpaks », Cahiers d’Asie centrale [En ligne], 10 | 2002, mis en ligne le 28 août 2009, Consulté le 29 août 2009. URL : http://asiecentrale.revues.org/index668.html

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Auteur

Z. Kurbanova

Département d’ethnographie, Institut d’histoire, d’archéologie et d’ethnographie, Filiale karakalpake de l’Académie des sciences d’Ouzbékistan

15.08.2009

réfléxion historique

voila une étude améditer cet été- patrice
Hadrien et la Chine
Alisdair Clarke
Histoire :: Autres
Hadrien et la Chine
En l’an 124 de l’ère chrétienne, la somptueuse procession impériale d’Hadrien atteignit la province la plus à l’est de l’empire, la Bithynie sur la Mer Noire. Dans la ville de Trapezus (la Trébizonde moderne en Turquie, près de la frontière avec la Géorgie), il érigea un monument à la bonne chance et à la prospérité de la ville. Trapezus était un port prospère de commerce et de pêche au thon, donc Hadrien bâtit un nouveau port et surmonta son monument d’un grand poisson de cuivre doré. Cependant, s’il avait continué à le construire en hauteur, il aurait pris conscience d’un fait remarquable.

A mesure que le continent eurasien serait apparu à ses yeux, s’étendant sur des centaines de kilomètres au-dessous, il aurait regardé vers l’ouest avec satisfaction vers le patchwork coloré de son propre empire, un enchevêtrement de routes reliant des petites villes avec des citadelles de marbre, des forts frontaliers et des voies de navigation libres de pirates. Mais sa connaissance des expéditions d’Alexandre le Grand et du commerce ultérieur de la soie, de l’encens et des épices ne l’aurait pas préparé à la vision stupéfiante vers l’est. Car ici, nettement placé à l’autre extrémité du continent eurasien, se trouvait un autre empire qui était presque une image-miroir du sien.

La surprise d’Hadrien serait complète si nous équipions l’empereur d’une machine à voyager dans le temps. En moins de trois cent ans, il aurait vu la moitié occidentale de son empire en ébullition ; les villes en train de brûler, les forêts gagnant du terrain, les Saxons traversant la Mer du Nord. Encore deux cent ans, et le vestige oriental de son empire s’effondre sous l’assaut des tribus arabes du désert. Pourtant, en Extrême-Orient, l’image-miroir de l’empire oriental est calme, ordonnée et en progrès, aussi loin et aussi longtemps qu’il puisse voir.

Hadrien quitta Trapezus sans cet aperçu, et je soutiens que c’est seulement très récemment que les historiens et les autres ont commencé à comprendre et à étudier la signification de l’émergence simultanée et manifeste de civilisations orientale et occidentale. J’en dirai plus là-dessus à la fin de cet essai. Heureusement, l’empereur reçut une révélation d’une autre sorte durant son séjour ; ce fut en Bithynie qu’Hadrien rencontra Antinoüs, son camarade, amant et partenaire de vie.

A l’époque d’Hadrien, les empires romain et han (chinois) avaient à peu près la même étendue d’environ quatre millions de kilomètres carrés chacun. Tous deux avaient le même âge, devenant des empires reconnaissables environ au même moment au début du second siècle avant l’ère chrétienne, et tous deux exploitaient le principal trait géographique de la région et étaient centrés sur celui-ci : pour Rome la mer Méditerranée, et pour l’empire han la plaine du nord de la Chine.

Le plus surprenant de tout, les deux empires avaient des populations équivalentes d’environ 60 millions d’habitants chacun (approximativement la population du Royaume-Uni d’aujourd’hui) sur une population mondiale totale de peut-être un quart de milliard. Comme le dit le Projet ACME de Stamford, « Il y a deux mille ans, environ la moitié de l’espèce humaine était contenue dans deux systèmes politiques, l’empire romain en Eurasie de l’ouest et l’empire han en Eurasie de l’est. A aucune époque depuis lors, une proportion aussi grande de l’humanité n’a été gouvernée par deux gouvernements ».

Comprendre l’énigme centrale, c’est-à-dire pourquoi l’empire occidental tomba alors que l’empire oriental continua à s’épanouir dans le présent, est la tâche du reste de cet essai. Puisque les deux empires furent le résultat de la fusion de cités-Etats et de petits royaumes, principalement par la diplomatie dynastique ou par l’invasion militaire, jusqu’à ce qu’ils soient finalement absorbés par la grande puissance régionale, il est nécessaire d’examiner la composition interne de chaque empire.

Entre 221 et 210 avant l’ère chrétienne, l’Etat de Chin réussit à unir les six autres Etats impériaux (Yan, Chi, Wei, Zhao, Han et Chu), qui avaient été en lutte durant la période des Royaumes Combattants (481-221 av. J.C.), pour créer l’empire han. Ce dernier continua à s’étendre dans son arrière-pays et dura jusqu’en 220 de l’ère chrétienne, date à laquelle il se divisa pour former les Trois Royaumes. Avant la période des Royaumes Combattants, la période du Printemps et de l’Automne (770-481 av. J.C.) avait vu environ quinze grands Etats féodaux se consolider et former les sept Etats impériaux précédemment mentionnés.

Ce qui est essentiel concernant ces Etats féodaux et impériaux dans l’ancienne Chine, c’est qu’ils étaient tous homogènes, partageant une origine commune et d’étroites affinités raciales et culturelles. D’après Toynbee : « Les pères de la civilisation chinoise ne semblent pas avoir varié concernant la race, depuis les peuples occupant l’immense région vers le sud et le sud-ouest qui s’étend du Fleuve Jaune au Brahmapoutre et du Plateau Tibétain à la Mer de Chine. Si certains membres de cette race largement répandue créèrent une civilisation pendant que le reste demeurait culturellement stérile, l’explication pourrait être qu’une faculté créative, latente chez tous, fut suscitée chez ces membres particuliers, et chez ceux-là seulement, par l’apparition d’un défi auquel les autres ne se trouvèrent pas exposés… aucun des peuples apparentés plus au sud, dans la vallée du Yang-Tsé, par exemple, d’où cette civilisation ne venait pas, n’eut à livrer un combat si dur pour la vie ».

Les compositions et les histoires des cités-Etats et des royaumes qui devaient finalement se fondre dans l’Etat universel hellénique, c’est-à-dire l’Empire Romain, furent très différentes de celles de la Chine.

Les perspectives pour un empire européen hellénique, aussi stable que la Chine, commencèrent bien avec la colonisation grecque aryenne de la mer Egée, de la Mer Noire et de la Méditerranée du nord, à partir du VIIIe siècle avant J.C. La bataille de Chéronée (338 av. J.C.), où Alexandre le Grand vainquit les armées combinées d’Athènes et de Thèbes, marqua l’exemple le plus spectaculaire de l’absorption entière d’une civilisation-noyau, dans ce cas la Grèce, par une nation comparativement plus grande mais étroitement apparentée, sur sa périphérie. Habituellement, les membres d’une civilisation-noyau considèrent son voisin plus grand et plus puissant comme semi-barbare, bien que partageant la même langue et les mêmes racines culturelles. L’ironie de la chose, c’est que la Macédoine devait subir le même sort des mains de Rome après la bataille de Pydna, quelque 170 ans plus tard.

A Pydna l’enjeu était plus grand qu’à Chéronée, parce que davantage de territoire était disputé, néanmoins Rome partageait les mêmes origines raciales et culturelles que la Grèce macédonienne, de la même façon que les Macédoniens eux-mêmes avaient originellement partagé la même civilisation avec Athènes et Thèbes. La défaite militaire de la Macédoine et des Grecs en 168 av. J.C. ne signifia donc pas la défaite de l’hellénisme, mais sa consolidation. « Derrière la grandeur de Rome nous pouvons reconnaître les forces de l’héroïque cycle aryen-occidental à l’œuvre… Si auprès d’autres peuples comme les Grecs et les Etrusques, les Romains pouvaient au premier abord apparaître comme ‘barbares’, leur manque de ‘culture’ cachait (comme dans le cas de certaines populations germaniques à l’époque des invasions barbares) une force encore plus ancienne qui agissait dans un style comparé auquel toutes les cultures de type urbain apparaissent comme décadentes et désagrégatrices », observe Julius Evola. « Beaucoup de gens pensaient que le monde romain, dans sa phase impériale et païenne, signifiait le début d’un nouvel Age d’Or, dont le roi, Kronos, était supposé vivre dans un état de sommeil dans la région hyperboréenne. Durant le règne d’Auguste, les prophéties sibyllines annoncèrent la venue d’un roi ‘solaire’, un rex a coelo ou ex sole missus, auquel Horace semble faire allusion lorsqu’il invoque la venue d’Apollon, le dieu hyperboréen de l’Age d’Or. Virgile aussi semble se référer à ce rex lorsqu’il proclame la venue imminente d’un nouvel Age d’Or, d’Apollon, et des héros. Ainsi Auguste concevait sa ‘filiation’ symbolique avec Apollon ; le phénix, qui se trouve dans les figurations d’Hadrien et d’Antonin, est en stricte relation avec cette idée d’une résurrection de l’âge primordial par l’Empire romain ».

La même crainte d’un immense voisin monolithique, « semi-barbare », devint évidente pour les Européens, à partir du XVIIIe siècle ; cette fois l’enjeu ne pouvait pas être plus grand. Pendant un instant, durant le XXe siècle, il sembla que l’Europe occidentale serait absorbée dans un nouvel imperium soviétique, et une fois de plus une civilisation-noyau aurait été absorbée en entier par un voisin racialement et culturellement apparenté, mais beaucoup plus grand.

Avant la défaite de la Macédoine, cinq Etats principaux luttaient pour la suprématie en Méditerranée : Rome, la Macédoine, l’empire séleucide, Carthage, et l’Egypte. L’empire séleucide englobait les Etats helléniques successeurs de l’empire perse aryen qu’Alexandre avait vaincu. Carthage était la plus puissante d’un réseau de colonies sémitiques phéniciennes s’étendant au sud de la Méditerranée, de la Palestine à l’Espagne. Elle fut le pinacle de ce que Toynbee nomme la civilisation syriaque. L’Egypte, ayant depuis longtemps dépassé son Age d’Or à cette époque, était composée d’une population de Sémites et d’Africains avec une élite dirigeante hellénique installée depuis peu.

Rome triompha, et se retrouva avec la tâche de gérer la population volatile, hétérogène et multiraciale sur tous les cotés de la Méditerranée et au-delà. Le singulier malheur de Rome, juste après l’établissement officiel de la Pax Romana et de l’Empire, fut de perdre contre le chef germain chérusque Arminius (Hermann) la fatale bataille de Teutoburg (an 9 de l’ère chrétienne). « Varus [le commandant romain] ruina presque l’empire, puisque trois légions avec leur général et tous leurs officiers et forces auxiliaires, et l’état-major général, furent massacrés jusqu’au dernier. Quand la nouvelle atteignit Rome, Auguste ordonna des patrouilles de nuit dans la ville pour empêcher tout soulèvement », dit Suétone, avant de décrire l’effet dévastateur que la défaite eut sur l’empereur lui-même. L’angoisse d’Auguste était compréhensible ; s’il s’était assuré du territoire entre le Rhin et l’Elbe comme le prévoyait son plan avant l’an 9, une perspective nouvelle se serait offerte à Rome. Les légionnaires se seraient trouvés au seuil de la plaine d’Europe du Nord, qui s’ouvrait bien au-delà sur ce qui deviendrait un jour la Russie. Rome n’aurait plus dépendu du blé essentiel d’Afrique si l’Ukraine avait pu être mise en exploitation. Les tribus locales, les Scythes, les Germains et les Celtes, et les premiers Slaves, partageaient une parenté et un héritage communs avec Rome, à la différence des divers peuples des rivages sud et sud-est de la Méditerranée, même si initialement cette parenté ne fut reconnue ni par les conquérants ni par les vaincus. Nous pouvons être sûrs que, comme en Italie et en Gaule, une synthèse fructueuse se serait ensuivie. Pour la première fois, Rome aurait été un empire vraiment européen, pas simplement un empire méditerranéen, avec une perspective de prospérité et de sécurité s’étendant loin dans le futur.

La longue ère d’administration harmonieuse unifiée de la Chine parvint à un arrêt temporaire à l’approche de la Dynastie Han et de la succession des Trois Royaumes (Wei, Chu, et Wu, 220-265 apr. J.C.). Après une période de confusion politique, administrative et bureaucratique, l’ancien empire Han fut reconstitué durant les dynasties Sui (581-618) et Tang (618-907). Des périodes de fort règne dynastique impérial centralisé alternèrent avec des administrations plus diffuses. La seule menace significative pour l’invulnérabilité de la Chine survint en 1206 apr. J.C. quand Gengis Khan unifia les tribus mongoles dans le Khanat Mongol, ce qui permit à Kubilaï-Khan de conquérir la plaine centrale chinoise en 1271 apr. J.C. Kubilaï-Khan devint un natif, comme c’est habituel quand des tribus nomades pastorales envahissent et dominent des communautés sédentaires, donc la vie traditionnelle continua pendant que l’Empire du Milieu se renforçait et s’étendait.

Même après de multiples chocs et divisions, la Chine, du fait de son homogénéité raciale et culturelle, est capable de se reconstituer aussi efficacement que le métal liquide intelligent qui compose la Machine T-X de Terminateur III.

Le déclin initial de Rome peut être attribué à des facteurs internes, affaiblissant les frontières et permettant la brèche qui s’ouvrit lors des Grandes Invasions, quand une fois de plus la race joua un rôle décisif dans l’histoire. Que Gibbon et Nietzsche aient raison, et que le déclin interne puisse être attribué à l’introduction du christianisme, ou que des développements plus prosaïques tels que l’affaiblissement des classes productives, ou la stagnation économique, ou le relâchement croissant des conditions requises pour la citoyenneté romaine soient à blâmer, il ne peut y avoir aucun doute que Constantin, le premier empereur chrétien, porta un coup décisif en divisant l’empire en deux, avec une nouvelle capitale vaniteusement nommée d’après lui-même.

L’empire occidental fut submergé par les tribus germaniques à partir de 410 ; les Wisigoths en Espagne, les Ostrogoths en Italie et l’Europe centrale et les Francs en Gaule créèrent des Etats successeurs féodaux durables, culminant avec une restauration faible et limitée de l’empire par Charlemagne (742-814) sur une partie des territoires occidentaux de Rome. Ainsi les pays du Rhin, qui durant le précédent cycle (hellénique) de la civilisation aryenne avaient été une frontière férocement disputée, devinrent le noyau d’un nouveau cycle de la civilisation occidentale aryenne.

La moitié orientale restante de l’empire avec sa capitale à Constantinople fut soumise à des attaques de plus en plus fortes des armées musulmanes arabes, à partir de 630. L’an 650 marqua la consolidation de l’islam dans le premier empire sassanide perse, les Arabes sous l’islam contrôlant maintenant tous les territoires jadis possédés par Carthage, l’Egypte et l’empire séleucide. Sur les cinq grandes puissances qui avaient été cooptées pour créer l’empire romain, seules les deux puissances aryennes de Grèce (jadis la Macédoine, maintenant Byzance) et de l’Italie échappèrent à l’hégémonie islamique. Toute tentative pour restaurer l’empire romain, avec des frontières correspondant à celles de l’époque d’Hadrien, fut indésirable et de toute façon impossible après 630, avec Mahomet dominant la moitié de l’Arabie.

Ainsi la chute de Rome en 410 se révéla être permanente. A la différence de la Chine, ses éléments constituants étaient trop divers, trop multiraciaux et trop multiculturels pour orchestrer une reprise réussie. Des tentatives ont été faites avec une fréquence croissante pour unir la nouvelle civilisation occidentale, mais un tel Etat (Imperium) universel occidental est encore à venir.

Le Royaume du Milieu ou Empire du Milieu, avec ses civilisations orientales anciennes étroitement apparentées de la Corée et du Japon, est essentiellement autarcique. Historiquement, en dépit de périodes d’exploration, la Chine n’a pas manifesté d’appétit pour la domination mondiale. On connaît la citation de Napoléon : « Je reconnais seulement deux nations, l’Occident et l’Orient », et si ses plans pour l’Europe étaient et restent controversés, nous pouvons être sûrs qu’il n’avait aucun plan sérieux pour envahir la Chine. Même pour l’Européen le plus souvent dépeint comme avide de domination mondiale, Adolf Hitler, la Chine ne faisait pas partie du programme. La Chine est simplement trop massive, trop ancienne, trop sophistiquée, trop étrangère culturellement pour qu’un Européen sensé puisse même envisager de la provoquer. Bien que cela n’ait pas empêché les ploutocraties occidentales, dans leur stupidité inspirée par l’avidité, de tenter de miner la souveraineté chinoise.

Des comparaisons entre la Méditerranée antique et la Chine furent étudiées et écrites par Georg Hegel, Max Weber et Karl Wittfogel, et un certain nombre d’études historiques spécialisées sont apparues sporadiquement depuis les années 1980, mais le sujet n’a jamais reçu l’attention appropriée qu’il mérite. D’après le ACME, « Il n’y a pas de justification intellectuelle pour cette négligence persistante… l’histoire comparative des plus grands empires agraires de l’Antiquité n’a attiré aucune attention. Ce déficit n’est explicable que par la spécialisation académique et les barrières linguistiques ».

Se pourrait-il qu’une étude comparative révèle des causes de la chute permanente de l’empire romain, des causes que l’establishment académique, encore profondément attaché aux notions discréditées de multiculturalisme et de multiracialisme, trouverait trop désagréables à envisager ?

27.07.2009

l' illiade des finlandais

L'épopée du Kalevala- sélection de P.Z

 

par Frithjof HALLMAN

 

En 1985, en Finlande, dans tout le pays, on a fêté, sous diverses formes, le 150ième an­­niversaire de l'épopée nationale fin­noi­se, le Kalevala. Outre la publication d'une nouvelle édition illustrée de l'é­po­pée hé­roïque, due au célèbre peintre de la mer Björn Landström, on a organisé à Helsin­ki une exposition des peintures du plus con­nu des illustrateurs du Kalevala, Gal­lén-Kallela; ensuite, on a créé un opéra sur le thème du Kalevala, mis en mu­si­que par Einojuhani Rautavaara. Ce drame musical, appuyé par des chœurs, a été joué en première à Joensuu. En parallèle à cette initiative musicale, on a rejoué les ma­gnifiques symphonies poétiques de Jean Sibelius, inspirées des thématiques du Kalevala: les suites Lemminkäinen et Karelia, le Cygne de Tuonela, Le Barde et la Fille de Pohjola.

 

En Allemagne, pour cet anniversaire, on a fait paraître une nouvelle édition de cette épopée classique en trochées à cinq pieds de 22.795 vers. De même, est parue une édition illustrée en prose d'Inge Ott (Ka­le­vala - Die Taten von Väinämöinen, Ilma­rinen und Lemminkäinen, Verlag Freies Geistesleben, Stuttgart, 1981, 288 S.) pour ceux qui, grâce à cette version simpli­fiée, pourraient avoir plus facilement ac­cès à cette œuvre magistrale. On a traduit le Ka­le­vala dans plus de cent langues dif­fé­ren­tes, preuve de la puissance sugges­tive de cette épopée héroïque finnoise. Elle a véri­ta­blement conquis le monde.

 

C'est grâce à un médecin de campagne sué­dois de Finlande, Elias Lönnrat, que le Kalevala a vu le jour en 1835. Au départ d'innombrables chants et chansons popu­laires, de rébus à connotation mytholo­gi­que et de proverbes puisant leurs ra­cines dans l'immémorial, Lönnrot a pu forger une œuvre nouvelle et originale, qui, a­vec ses 22.795 strophes est l'équivalent, pour le peuple finnois, de la Chanson des Nibelungen pour les Allemands, de l'Ed­da pour les Islandais et de la Saga de Frith­jof pour les Suédois. Un philologue alle­mand, F.A. Wolf, spécia­liste de Homère, avait affirmé et souligné, au début du sièc­le passé, que les deux grandes épopées des Grecs, l'Illiade et l'Odyssée, n'étaient pas l'œuvre d'un seul poète mais récapitu­laient en un seul ou­vrage les mythes et lé­gendes de tout un peuple. Cette idée a été retenue par le Finnois Carl Axel Gottlund, qui s'est de­mandé si l'on ne pouvait pas, éventuel­lement, forger quelque chose de semblable à l'Illiade et l'Odyssée à partir des mythes, légendes et sagas de son pro­pre peuple.

 

Zachris Topelius, qui avait exploré les vas­tes régions de la Carélie du Nord ainsi que quelques provinces septentrionales du pays, et deux femmes énergiques, Ar­hip­pa Pertunen et Larin Paraske, ras­sem­blè­rent à trois le plus grand recueil de chants et chansons populaires, de textes épars issus du peuple et non pas des let­trés. De son côté, Lönnrot, qui, en tant que médecin, allait de ferme en ferme dans l'es­pace carélien, rassemblait, lui aussi, une impressionnante collection de vers, qui deviendra, en 1835, la première ver­sion, encore brève et en 12.078 strophes et 32 chants, du Kalevala. En 1849, paraît la version définitive, avec 22.795 strophes et 50 chants.

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Dans cette énorme épopée, beaucoup d'é­lé­ments rappellent les sagas et légendes de l'Europe entière mais sous des formes dif­fé­rentes, ce qui en fait une mine fabuleuse pour les chercheurs. Elle rappelle aussi les Nibelungen, tandis que d'autres éléments, notamment ceux qui évoquent le voyage du héros Väinämöinen dans une nef de bronze, font penser à des mythes bien plus anciens encore. On a dit que peu d'autres ouvrages finlandais ont autant contribué que le Kalevala à renforcer la conscience na­tionale de ce peuple, peu nombreux mais défendant toujours son existence fa­rouchement et héroïquement. Les pein­tu­res de Gallén-Kallela, présentant des mo­tifs issus du Kalevala, et la musique de Si­be­lius ont, pour leur part, renforcé l'in­té­rêt des Finnois en ce siècle pour cette épo­pée, ancrée profondément dans l'âme du peuple, des paysans, des chasseurs et des pêcheurs. Je vais maintenant esquisser les lignes essentielles de l'épopée, pour don­ner au lecteur la clef qui l'aidera à dé­chif­frer son sens.

 

L'action réelle,

immémoriale, cesse avec

l'arrivée du christianisme

 

Dans le Kalevala, nous voyons d'abord ap­paraître trois héros masculins et deux héroïnes féminines: le sage Väinämöi­nen, le forgeron Ilmarinen et Lemmin­käinen, semblable à Ulysse, tou­jours en quê­te d'aventures et de voyages; les figu­res féminines: Louhi (la «haute femme de Pohja»), qui symbolise l'extrême-nord, et ses filles, toutes belles, qui sont l'objet des convoitises des trois héros concurrents. Sampo, sorte de mou­lin magique et my­thi­que, dont les caracté­ristiques mytho­lo­giques sont comparables à celles du trésor des Nibelungen, est au centre de l'intri­gue. Celui qui s'empare de Sampo, trouve le bonheur. Mais Sampo coule à pic, com­me l'or de Nibelungen, dans des eaux pro­fon­des. C'est alors qu'apparaît un motif chré­tien: la nais­sance d'un garçon, né d'u­ne vierge, Marjatta, et qui devient le Roi de Carélie; ce récit indique le passage d'u­ne ère païenne à l'ère chrétienne.

 

L'émergence de cette épopée remonte vrai­semblablement aux temps immémo­riaux; elle constitue un mythe cosmogo­nique. Väinämöinen est aussi vieux que le soleil. A la fin de l'épopée, nous le vo­yons, lui, le sage visionnaire, partir vers l'infini sur l'océan dans une nef de bron­ze. Du forgeron Ilmarinen, on dit qu'il a forgé la voûte céleste, et de la mère de Lem­minkäinen, le troisième héros du Ka­levala, on dit qu'elle est la créatrice du mon­de. Elle a un jour eu la force de ra­me­ner à la vie, de faire ressusciter, son fils mort et tombé dans le fleuve des morts Tuo­nela, après avoir été dépecé en huit mor­ceaux.

 

Cosmogonique aussi est le récit de la créa­tion de Väinämöinen par une «mère de l'eau». Sous sa sage direction, la création est parachevée, dans le sens où les hom­mes se mettent à cultiver la terre. Dans le défi lancé au Sage par un jeune homme, Joukahainen, nous retrouvons un motif eddique: le jeune homme pro­pose un con­cours à Väinämöinen pour savoir le­quel est le plus sage. A la re­cherche d'une épouse, Väinämöinen ren­contre une belle jeune fille, mais qui est courtisée par le forgeron Ilmarinen et par Lemmin­käi­nen, qui ne compte plus ses succès fé­mi­nins. La mère de la jeune fille, Louhi  —qui, dans l'épopée est décrite comme une vieille femme avaricieuse, laide et mé­chante—  impose aux trois hé­ros une ru­de épreuve et les oblige à exécu­ter divers travaux pour elle, comme dans le mythe grec d'Heraklès; le plus rude de ces tra­vaux consiste en la fabrication de Sampo, qui donnera une profusion de ri­chesses à son possesseur.

 

C'est évidemment le forgeron Ilmarinen qui réussit à accomplir le meilleur travail. Il est le vainqueur mais est assassiné et aboutit dans le règne des morts Tuonela. Le duel entre les frères Untamo et Kaler­vo se termine par la mort de toute la fa­mille Kalervo, tandis que la veuve de Ka­lervo donne le jour à un fils, Kullervo, une figure en apparence dotée de forces sur­humaines et divines, qui, en dépit de ses dons, échoue dans tous les travaux qui lui ont été confiés par son maître Unta­mo. Il est vendu comme esclave au for­geron Ilmarinen. Kullervo, poursuivi par la malchance, tue par inadvertance l'é­pou­se d'Ilmarinen, fille de Pohjola et doit prendre la fuite. Après qu'il ait re­trouvé le chemin qui mène à la maison de ses pa­rents, il se suicide, parce qu'il ap­prend qu'un jour, sans le savoir, il a cou­ché avec sa sœur.

 

Samo doit offrir bonheur et richesse au Grand Nord, si bien que les trois héros su­blimes (Ilmarinen, Lemminkäinen et Väi­nämöinen) décident de s'en emparer, tan­dis que Louhi poursuit leur nef, qui, au cours d'un combat, coule en mer. A la fin de l'épopée, nous voyons Väinämöinen qui libère la lune et le so­leil, caché par Lou­hi dans une montagne, tandis que le fils de Marjatta prend le pouvoir en Ca­rélie. Le crépuscule des dieux vieux-fin­nois et des héros du Kalevala correspond donc à la victoire du christianisme, dont les prêtres, plus tard, feront tout ce qui est en leur pouvoir, pour étouffer la poésie po­pulaire, qui ne cesse de vouloir percer la chape chré­tienne et véhicule les vieux mythes cos­mogoniques finnois. Politique appliquée ailleurs dans le Nord, où les au­to­rités chrétiennes ont également tenté d'é­liminer la vieille tradition des laby­rin­thes circulaires de pierre, élément d'un cul­te solaire immémorial, et des fameuses Trojaburge (cf. Combat Païen, n°19). Mais cette tentative d'éradication n'a pas plei­ne­ment réussi, car nous trouvons encore des gravures de Trojaburge de type très an­cien sur les parois intérieures des égli­ses chrétiennes.

 

Pour quelques spécialistes des symboles nor­diques, les Trojaburge ne sont pas sim­ple­ment des symboles solaires, mais des «filets», à l'aide desquels les anciens Fin­nois tentaient de repêcher du fond de la mer Sampo le symbole vieux-païen du bon­heur. On trouve encore 150 de ces la­byrinthes de pierre sur le territoire finlan­dais, souvent le long de côtes isolées, que l'on appelle aussi «ronde des vierges» ou «haies des géants». Ces vestiges témoi­gnent d'un culte solaire qui a été repris dans la grande épopée mythique finnoise qu'est le Kalevala, sous la figure de Väinä­möinen.

 

Frithjof HALLMAN.

(texte paru dans Mensch und Maß, n°3/1986 (9 Feb. 1986); adresse: MuM, Ammerseestr. 2, D-8121 Pähl).